Structure utopique au Brésil

Le Brésil fut aussi l’occasion d’une expérience exceptionnelle. 

Le Brésil était un lieu d’expérimentation sociale qui fascinait certains et en exaspérait d’autres. Les théologiens de la libération autour de quelques franciscains comme Léonardo Boff et de quelques grandes figures comme le cardinal Arns et Dom Helder Câmara développaient une doctrine sociale de l’Église catholique « orientée préférentiellement vers les pauvres ». J’étais sensible au concept de « peuple crucifié » né à l’occasion des conférences épiscopales catholiques d’Amérique latine, à Medellín en 1968 et Puebla en 1979. 

Le lieu de cette expérimentation était les communautés de base. 

Construire dans ce pays une filiale qui ne serait intégrée que dans un courant économiste productiviste pour vendre des marqueurs de bouteilles de Coca-Cola envahissant les favelas m’apparaissait comme une incongruité. 

J’avais alors imaginé un espace d’expression considérable si je me référais à la liberté d’expression autorisée par le « code du travail » local. Une expérience sociale pourrait être conduite avec une liberté symétrique de celle dont nous avions la garantie de bénéficier sur le seul plan économique. 

Il fallait pour cela trouver les hommes du projet. Les hommes ne pouvaient qu’être des ingénieurs militants. Ils devaient bien exister ! Des hommes remplis d’une conscience développée par les théologiens de la libération et prêts à bâtir un projet « révolutionnaire ». Ceux-ci auraient intégré le principe d’équivalence imposé par le marché et celui d’égalité encadré par les lois et perfectionné par leur éthique propre. Ils auraient aussi pris en compte celui de réciprocité sans la présence duquel l’Humanité intégrale du projet serait passée par pertes et profits. J’avais imaginé que les ingrédients étaient là pour bâtir. 

Je pris contact avec Chico Whiteker, le secrétaire particulier du cardinal Évaristo Arns. Il avait été exilé en France pendant plusieurs années durant la dictature militaire et allait être par la suite l’un des fondateurs du forum altermondialiste de Porto-Alegre. Il était à ce moment-là délégué à l’Assemblée nationale constituante ce qui ne facilita pas l’obtention du rendez-vous. 

J’étais de passage à São Paolo avec Luc, un cofondateur, dans le cadre d’un voyage d’étude organisé par l’une de nos banques : le CIC. La rencontre se tint dans une chambre d’hôtel réservée uniquement à cet effet, dans un climat de clandestinité et de crainte du lendemain (la Constituante pouvait ne pas aller à son terme et un coup d’État semblait encore possible et craint). Son épouse y participait aussi. 

Je ne fus sans doute pas convaincant, il n’y eut pas de suite. 

Entre l’engagement dans l’Assemblée Constituante dès le lendemain et mon projet sorti de nulle part, l’attractivité n’était pas en ma faveur. 

J’avais eu le rêve diffus de pouvoir expérimenter sur ces terres des pratiques qui auraient ensuite influencé en retour les pratiques imaginées en France. Aurait pu ainsi se préparer une autre étape dans l’intégration sociale de notre expérience technologique, économique et financière. 

Il y a une suite à l’histoire. 

En 2023, une relation nouée avec un jeune philosophe cofondateur du Dorothy, café associatif parisien inspiré par la figure de Dorothy Day me fait part d’un projet de film sur les théologiens de la libération. 

Nous décidons de cofinancer ce film et lors d’un échange avec le réalisateur, j’apprends que pour son film, il a rencontré Chico en 2023.