Ce n'est pas sérieux

Laboratoire d’essai d’esches artificielles en polydiméthylsiloxane dopées à l’huile essentielle d’anis en vue de la prise de poissons rouges à la ligne au coup! 

En 1973, le directeur général de la SOGEME, cette filiale de la multinationale THOMSON m’avait confié deux missions hors hiérarchie : la gestion de la propriété industrielle et la création d’un groupe de créativité.  

Un trait commun aux techniques de création, de résolution de problèmes, est l’absence d’inhibition, l’autodérision, l’humour. Les créatifs sont aussi quelquefois distraits, dans la lune, « à côté de leurs pompes ». Une des techniques, la pensée latérale, revient justement à « se placer en dehors de ses pompes ». 

Dans cette rubrique, je relate quelques-unes de mes distractions, de mes blagues et de mes outrances. 

Une capote sur la tête 

Avec le docteur Antoine KOYASOUNDA, nous avions inventé un procédé permettant de tripler la vitesse de croissance des ongles des orteils. On me demandait à quoi cela servait et je disais d’abord que c’était un brevet que nous voulions vendre aux fabricants de pinces à ongles !

En fait plus l’ongle se régénère vite, plus elle prend de l’avance sur le trichophyton, ce champignon qui s’attaque à elle.

Antoine m’avait appris que les ongles sont une prolongation de la peau appelée phanère, tout comme les cheveux.

J’avais immédiatement fait fabriquer une sorte de capote en silicone à mettre sur ma tête pour expérimenter la transposition du protocole appliqué aux orteils à la chevelure. 

Je dois reconnaître que je n’ai pas assumé le fait d’imposer à mon épouse ma présence au lit avec ce couvre-chef. 

À la pêche à la ligne 

Nous avions acquis un grand abreuvoir en pierre qui avait équipé la malle-poste de Portes-lès-Valence. 

Dans le parc de notre maison d’Étoile-sur-Rhône, il était rempli d’eau et de quelques plantes aquatiques. Des grenouilles étaient venues d’elles-mêmes le fréquenter, tout comme les abeilles qui venaient s’y abreuver. Nous y avions aussi mis quelques poissons rouges. 

J’ai dit par ailleurs que nous avions appris à réaliser des billes en silicone. Le détournement d’usage est une très bonne manière de faire pour innover. Dans ce cas, j’avais fait tremper des petites billes dans l’anis et j’étais curieux de savoir si cela permettait de réaliser un appât artificiel pour la pêche à la friture. 

Impatient de connaître le résultat, je me suis retrouvé un matin d’avril au lever du jour, en costume cravate à pêcher le poisson rouge dans la grande auge. 

J’étais en costume cravate car les rendez-vous professionnels de la journée l’exigeaient. 

Deux grosses distractions

Elles se sont déroulées en comité de direction de IMAJE. 

J’animais cette réunion institutionnelle une fois par semaine. 

Une particularité des créatifs tient aussi, en tous les cas c’est mon cas, au fait de penser à plusieurs choses à la fois. Quand ce n’est pas faire plusieurs choses à la fois. 

Bien évidemment, cela se traduit par des bugs. 

Lors d’un comité qui traînait un peu en longueur, je fus pris d’un besoin d’uriner. 

Je fis les excuses d’usage pour me libérer un moment. Pour sortir de mon bureau j’’ai frappé à la porte comme si j’arrivais au bureau d’un tiers. Personne ne dit « entrez ». Cependant un des directeurs bien intentionné me dit « Sortez ! »  

À deux reprises, au cours d’un comité de direction, alors que je venais d’avoir l’esprit traversé par un sujet relatif à mon épouse, j’ai interpellé le directeur commercial en l’appelant « chérie »

Une distraction de jeunesse 

Dans les années 70 ; nous habitions à Pierrelatte et nous nous rendions régulièrement les week-ends chez mes beaux-parents dans l’Ardèche. Mon frère nous y avait rejoint. Au début de l’après-midi la famille se retrouvait sur l’agréable terrasse pour se relaxer et échanger. Je m’étais approprié un endroit stratégique sur le large mur qui la borde à l’est. J’avais les jambes allongées et j’exposais ainsi aux autres le dessous de mes chaussures. Hervé fut interpelé par le fait que le dessous des deux chaussures n’avait pas la même couleur. Nous fîmes ensemble le tour de la question pour constater que j’avais enfilé deux chaussures dépareillées. L’une était à semelle compensée, l’autre pas. L’une avait un laçage à deux œillets, l’autre à 5.  

Ma famille fut rassurée lorsque l’on constata que j’avais bien mis un pied gauche et un pied droit et que je l’avais fait à propos. 

Un excellent poisson d’avril 

J’avais acheté à IZO, une artiste qui travaillait l’acier, une œuvre consistant en trois bidons d’huiles de 200 litres empilés et sur lesquels elle avait greffé des feuilles en métal travaillées comme des feuilles de chênes ou comme des champignons polypores. 

J’aime décortiquer le contenu des œuvres et cette dernière hypothèse m’avait conduit à me documenter sur lesdits champignons. 

Quelques jours plus tard, je me rendais de Valence à Loriol par l’autoroute pour présider un conseil de surveillance d’EPITACT. 

Nous étions le 1ᵉʳ avril. 

Il me vint alors une idée dont je vais maintenant relater la mise en œuvre. 

Le conseil s’était très bien déroulé. J’avais ouvert la séance et passé la parole au président du directoire qui avec son équipe avait exposé les différents points à l’ordre du jour. Outre le conseil de surveillance et le directoire étaient aussi présents les représentants du personnel et le commissaire aux comptes. 

L’ordre du jour étant épuisé, je sollicitai alors l’assemblée pour qu’elle accepte, avant que je ne la clôture, de m’entendre sur un sujet éminemment stratégique. Ma demande était tout à fait légitime institutionnellement.  

Je pris d’abord une précaution essentielle. Ce que j’allais dire étant extrêmement sensible, il était essentiel que chaque personne présente ait bien en tête le caractère hyperconfidentiel de mon propos à venir. Rien ne devait sortir de cette salle de réunion. 

La pression commençait à monter !  

Voici mon exposé : 

« Au cours des six derniers mois, je me suis livré à des « travaux de salle de bain » (j’étais familier de la chose) sur une espèce de champignons polypores dont les propriétés viscoélastiques en l’état humide sont très proches de celles du capiton plantaire.  

Après de nombreux tâtonnements concernant le protocole qui pourrait les rendre exploitables en concurrence avec les coussinets en silicone, j’ai réussi à greffer ces champignons sous la plante de mes pieds et le résultat est extraordinaire. 

Pendant la journée, ils sont humidifiés du fait du confinement dans la chaussure et lorsque je quitte ces dernières, en une heure, ils se dessèchent et on n’en sent plus la trace dans le lit. Le lendemain, ils repoussent inexorablement.  

Toute l’assemblée fait « la tête ». Pas un ne pense que venant de moi, cela pourrait ne pas être vrai. 

Silence ! 

Un ou deux se risquent à une question auxquelles je réponds de manière spontanée. 

Je questionne le président du directoire pour lui demander que faire d’une telle révolution potentielle. Il avoue que cela demande réflexion. 

Poisson d’Avril ! 

Tout se termine dans la bonne humeur.