EPITACT
En 1996, Pierre Martin, un ami avec lequel je suis en affaires, me parle de son frère jumeau et me dit « va voir mon frère, je crois qu’il a besoin de toi ».
Je rencontre Jean-Luc Martin qui est un brillant technicien autodidacte dont la Sarl, PSMN réalise des pièces en matières plastiques en sous-traitance. Son activité a mobilisé jusqu’à 5 personnes. Elle entre en récession au moment où l’entreprise de modelage voisine, dirigée par son frère, se reconvertit elle-même et ne lui rabat plus certains de ses clients.
Nos échanges nous conduisent à choisir de faire sortir l’entreprise de la sous-traitance en lui donnant une vocation nouvelle dont il découlera la sélection d’un couple technologies/marchés.
Le bilan de ses savoir-faire, me permet de proposer une vocation nouvelle :
« Les interfaces sensorielles » domaine dont le champ sera rapidement restreint en le limitant aux « interfaces de confort pour le corps humain ».
Comme chacun le sait, l’évolution a fait de l’homme un vertébré. Son « armature » est donc intérieure et l’interfaçage de son enveloppe extérieure avec son environnement conduit à de nombreux problèmes. Au besoin de régulation thermique, imposé par sa migration vers le nord, il a répondu en inventant le vêtement. Aux contraintes « mécaniques » imposées par le contact avec le sol et aux contraintes thermiques il a répondu par la chaussure vers 5 000 ans avant notre ère en Arménie. Ce sont là deux exemples évidents qui pourraient être complétés par de nombreux autres que le lecteur pourra puiser dans sa propre expérience.
Cette absence de carapace, justifie des interventions à différents niveaux : pour l’amélioration du confort, pour la prévention des traumatismes, pour l’application de soins en l’absence ou en fonction de l’inefficacité des précédents.
Si les migrations ont été une grande aventure de l’homo sapiens, l’exploration du quatrième âge constitue une forme « d’aventure » d’aujourd’hui qui induit ses propres besoins d’outils et d’accessoires. L’élévation de l’âge moyen s’accompagne de l’expérimentation et de l’accoutumance au confort, après que l’espèce se soit accoutumée à la rudesse.
En « inventant » le concept « d’interfaces de confort pour le corps humain », une partie du chemin était faite, mais cela restait insuffisant pour produire la différentiation stratégiquement indispensable.
En s’en tenant à une définition générale des interfaces de confort, on pouvait aussi bien se trouver dans la situation de réaliser des coussins pour un siège ou des semelles pour les pieds. Cela n’aurait pas été nouveau.
Pour produire du nouveau, nous avons commencé par concevoir que ces interfaces devaient être des objets portés près du corps, par la zone à protéger plutôt qu’intégrés aux objets concernés par l’interfaçage. En quelque sorte nous allions créer un exoderme (une peau en dehors).
Cette idée allait induire de nombreuses conséquences positives pour autant que nous sachions répondre aux contraintes technologiques qu’elle imposait.
N’étant pas des accessoires, les produits allaient pouvoir être vendus relativement chers, étant vendus relativement chers il allait être possible d’utiliser des technologies très efficientes, pouvant y incorporer des technologies très performantes, les produits allaient être très efficaces, étant très efficaces il était bien naturel qu’ils soient vendus chers.
Créer des substituts à la carapace, dans une optique de confort, de prévention, ou même de soins, sous la forme d’orthèses était donc le projet, mais à quelle partie du corps allait-il falloir s’intéresser ?
Nous avions déjà réalisé un galop d’essai pour le nez. Jean-Luc Martin avait inventé un coussin en polyuréthanne dont l’enveloppe comportait un pli. Réalisé dans la taille d’une plaquette de lunette, l’enveloppe se déployait sur le nez quelle que soit sa forme et l’élasticité du film permettait d’aller encore au-delà dans l’adaptation et le confort. On trouve toutes les informations sur cette invention brevetée qui fut Oscar de la lunetterie au salon de Paris en 2000 dans mon ouvrage « l’art d’innover dans une PME Technologique Industrielle ».
Si on réalise ensuite une morphologie de Zwicki dans laquelle les paramètres indépendants sont les différentes parties du corps et si pour chacune on pointe la variété des problèmes d’interfaces, on converge rapidement vers les pieds.
Une démarche heuristique débridée aurait pu faire passer du pied de nez au pied tout court !
Mais si on reste sérieux, les hommes pratiquent de plus en plus des activités sportives qui leur imposent des contraintes physiques importantes, ils les utilisent de plus en plus longtemps et par définition, plus ils les utilisent plus le « matériel est d’occasion ». Il faut bien remarquer que l’exploration du quatrième âge (démarche extensive) à laquelle l’espèce se consacre est précédée par une exploration intensive du troisième.
Certaines pathologies propres à notre temps sont en forte croissance comme l’obésité et le diabète qui induisent une situation nouvelle pour les pieds de ceux qui en souffrent. Pour les personnes âgées, on caractérise l’évolution de leur autonomie, notamment par le « périmètre de marche ». Améliorer le confort des pieds est une manière de ralentir sa diminution. Les premiers produits optimisés mis sur le marché et vendus en vente par correspondance nous ont valu des lettres émouvantes des utilisateurs qui étaient très majoritairement des utilisatrices.
Telle grand-mère nous disait « qu’elle avait dansé une après-midi entière sans douleur », ce qu’elle n’avait plus fait depuis longtemps. Telle autre nous disait « qu’avec ses petits coussinets de chat elle se sentait comme un papillon pour gravir la colline ».
Telle autre, très riche, me téléphonait de son hôtel de luxe à Évian pour me dire « qu’elle les perdait dans le lit ».
C’est une des chances du créateur d’entreprise d’avoir l’opportunité dans les phases initiales de toucher de prêt la clientèle que ses produits permettent de créer. C’est une clé de succès pour l’entrepreneur que de savoir se mettre en situation d’échanger l’empathie concrète qu’il témoigne à ses clients avec au moins leur sympathie. Même en fin de vie, lorsque ce « périmètre de marche » est devenu nul, les pieds comportent une zone de contact. Nous savons que le frottement du talon des personnes âgées sur les draps peut être extrêmement inconfortable et peut justifier une interface.
Nous savons aussi qu’avec l’âge et l’immobilité les risques d’escarres sont sérieux et doivent faire l’objet d’une prévention.
Dans le cas des diabétiques, où des artéritiques, le risque consécutif à la moindre lésion est la nécrose qui conduit souvent à une amputation. Dans le cas des « syndromes main/pied », effets secondaires de certaines molécules prescrites dans les traitements du cancer, c’est la douleur qui peut rendre impossible la marche.
Nous avons vu des personnes souffrant de psoriasis plantaire ou de dyshidrose plantaire être en quête du même besoin de confort à la marche. Bref, le pied est une partie du corps permettant un espace d’expression considérable pour des interfaces.
Mais, considérant le pied, parler « d’interfaces de confort » réalisées sous forme « d’orthèses portées près du corps » ne constituait pas encore le tout du concept global sur lequel l’entreprise allait se reconstruire. Les douleurs induites par les pathologies du pied auxquelles nous pouvions nous intéresser relèvent de situations chroniques. Ainsi, le durillon, conséquence d’une mauvaise répartition de charges sous les métatarses se traduit par une hyperkératose chronique. Cette hyperkératose plantaire est aux pieds ce que la myopie est à l’œil ou la presbyacousie à l’oreille. Ni la myopie, ni la perte d’audition ne font généralement l’objet d’appareillages jetables. Même s’il existe des lentilles de contact jetables, l’outil de correction le plus classique pour la vue est la paire de lunettes, et on ne la remplace pas tous les jours. Il en est de même pour les correcteurs d’audition. L’intensité de technologie à intégrer dans l’objet conduit à un coût qui peut imposer d’en faire un objet à longue durée d’usage ou, dit autrement, d’exclure d’en faire un objet à usage unique jetable.
Le second élément de différenciation de nos interfaces allait donc porter sur le fait qu’ils ne seraient pas jetables, mais lavables et réutilisables plusieurs semaines voir plusieurs mois. Le cercle vertueux allait donc pouvoir s’élargir.
N’étant pas des accessoires, les produits allaient pouvoir être vendus relativement chers, étant vendus relativement chers il allait être possible d’y incorporer des technologies très efficientes, pouvant y incorporer des technologies très efficientes, les produits allaient être très efficaces et allaient pouvoir être lavables et réutilisables, étant lavables et réutilisables leur coût d’usage (environ 0,1 € par jour) n’allait pas être supérieur à celui d’un pansement jetable qui lui, ne pouvait pas être efficace. Étant très efficaces et d’un coût d’usage faible, il était bien naturel qu’ils aient un prix.
Ayant une fonctionnalité propre, les objets proposés n’étaient donc ni des pansements ni des accessoires connus. Tous les ingrédients de la différentiation étaient donc obtenus.
À partir de cette nouvelle vocation, et de l’invention de ce concept global de produit, la Sarl PSMN (pièce structures et matériaux nouveaux) allait donner naissance à la marque EPITACT, numéro 1 des ventes de certaines spécialités de podologie en pharmacies 10 ans plus tard, en France dans la plupart des pays d’Europe.
Son chiffre d’affaires 2010 supérieur à 15 M€ est en croissance de près de 25 %.
La reconnaissance par le marché (les clients) du bien-fondé du concept a été réaffirmée par celle des concurrents ou industriels œuvrant dans des domaines voisins qui se sont manifestés, nombreux, et sans succès, pour racheter l’entreprise. L’entreprise, ainsi recréée, avait changé diagonalement de position sur la matrice produits/technologies/marchés, à partir de l’invention d’une nouvelle vocation et à partir de choix opportuns de modes de distribution et nous le verrons, en s’appuyant sur la mise au point d’outils de production spécifiques performants.
EPITACT fut réservé à la marque en 2016 date de l’entrée en Bourse. Elle prit le nom de MILLET innovation. Elle fut cédée en 2019 à une entreprise française et elle poursuit sa route avec succès.
Ses produits emblématiques pour lesquels ils ont occupé la position de leader incontesté ont été les coussinets plantaires, les orthèses correctrices pour l’hallux valgus et les « digitubes ».
Plaquettes ayant reçu le SILMO d’or au salon de l’optique et de la lunetterie à Paris en 2000.