L’inerte et le vivant

"L'échange paisible de l'homme pour extraire et obtenir l'énergie spirituelle de l'image contenue dans la pierre". Je trouve cette phrase sublime. Elle figure en illustration de la présentation d'armes de poing néolithiques, au musée d'histoire de l'Arménie à Erevan. La pierre est un objet qui recèle deux dimensions qui s’auto-spécifient. Elle possède des caractéristiques physiques intrinsèques parfaitement adaptées pour réaliser des outils de frappe. Elle constitue comme outil le vecteur d’expression de l’artiste artisan qui va convertir son énergie physique selon les lois physiques en énergie spirituelle selon les lois de la Vie. En donnant les formes des armes à la pierre, l'artiste artisan libère une énergie potentielle. En même temps, sans l’outil, l'homme n'a aucun accès à l'outil sans les propriétés intrinsèques de la matière. N'est-ce pas la destinée utopique de toute relation, avec toute entité : la matière donc, les végétaux, les animaux, les hommes, les groupes d'hommes et évidemment soi-même. Qui sait ce que peut révéler l'élimination de la gangue qui entoure notre personnalité brute. Cela méritait bien un poème, d'autant que la visite au cimetière des Khatchkars de Noradouz me permit de poursuivre la métaphore.

Quand l'artiste tailleur se munît d'une masse

Il prolonge sa main pour que la pierre casse.

Qu'elle se libère d'éclats et de force étincelles

Pour façonner l'outil à sa forme la plus belle.

Ainsi d'une pierre à l'autre le poing s'est enrichi

De la force qu'en lui la perfection induit.

Quand l'esthétique atteint une fibre universelle

Se dégage de la norme une énergie nouvelle.

Quand l'artiste tailleur libère cette forme,

D'une matière jusque-là, parfaitement informe,

Il dit à tous les hommes : le beau a sa magie,

Et peut donner à tout une intense énergie.

Par l'effort répété la matière prend âme,

Et celle dont l'homme est fait peut échapper au drame,

De ne rester que telle en dépit des promesses,

Que depuis bien longtemps la sagesse professe.

Des millénaires plus tard, les rites funéraires

Illustrent cet échange d'une inverse manière.

Les Khatchkars qui s'élèvent sur leurs socles de pierre,

Sont aux morts qu'on vénère une ultime prière.

Ici ce sont les signes qui dans le minéral,

Élèvent notre état, au-delà d'animal.

En s'inclinant à l'ouest ils espèrent l'Esprit

Qui devrait en venir si je crois ce qu'on dit.

Pour faire de toi un roc de ta fragilité,

Fait comme l'artisan, continue à tailler,

Dans la gangue dans laquelle ton âme est enfermée,

Pour aboutir au graal : sculpter le mot aimer.

Remplacez la pierre par les supports d’expression de l’artiste et le tailleur de pierres par l’artiste lui-même, et vous avez dans ce texte toute sa destinée. Une destinée commune à l’homme du néolithique, celui du IXème siècle et notre contemporain.

En m’intéressant à eux, je suis aussi sollicité par cette phrase tirée du "Saint Grégoire de Narek" de Hratchia Tamrazyan: "En somme la création poétique consiste à retrouver un texte, jadis gravé par Dieu sur l'âme, comme une tablette d'or".

En m’intéressant à la pierre je suis interpelé par cette phrase de Thomas Vaughan : « la matière première de la Pierre est la même que la première question de toutes choses ».

L’inerte est la Vie puisqu’il l’a rendue possible et qu’il a par son occurrence inventé l’éternité. La poussière a trouvé MILLE ET une manière de vivre et MILLET en est une

Dalva Duarte, Picasso devant la pierre de la connaissance.