Les neurotransmetteurs de la création  

Je m’appuie ici sur deux catégories d’expériences bien distinctes ne répondant probablement pas aux mêmes processus. 

La première est la relation à la feuille blanche. À la fin des années 70, j’ai acquis un cahier d’esquisses avec lequel j’ai rapidement entretenu une relation très forte. 

Il suscitait l’envie et même dans certains cas, je le prenais sans qu’une envie précise soit portée à ma conscience. 

Et puis, il y avait le crayon. Et puis, il y avait la trace du crayon. Je dessinais un cadre à l’intérieur de la feuille. Toujours à la même distance, à main posée pour les trois rives extérieures et à main levée pour la rive intérieure. C’était le début du plaisir, le début des gratifications, car le passage de creux en collines des grains du papier à dessin, l’étouffement du bruit de l’arrachage du graphite à la mine se terminaient par une rectitude. C’est tout un symbole, ce qui allait suivre, pure création, commençait par un geste de maîtrise faisant appel à de l’appris besogneusement. 

Ensuite, la conscience perdait la main en s’abandonnant au cerveau qui prenait la main. Le point de départ du premier trait sortait de nulle part et je me laissais aller jusqu’à l’apparition d’une ligne directrice. Un dialogue s’établissait alors entre ce qui devait répondre à des normes d’équilibre et ce qui relevait d’une figuration ou d’une symbolique en cohérence. 

Dessiner c’était refaire, refaire, et refaire l’expérience de Benjamin Libet. C’était avancé de demi-secondes en demi-secondes pendant lesquelles la création se faisait, hors de ma présence au monde. 

La seconde catégorie porte sur ce qui se passe au cours de la pratique d’un effort physique soutenu. 

Je pratique depuis des années la course à pied et il est symptomatique que dès la vingtième minute de course, après avoir un peu souffert, sans crier « gare ! » mon cerveau me ramène à des sujets d’intérêt, voir des sujets de préoccupation, dans une forme très différente ce celle qu’il m’accorde au repos.  

La formulation du sujet est immédiatement plus vaste ou plus profonde. 

Les solutions sont d’une très grande variété et d’une grande originalité. 

Formulations et solutions sont porteuses de jouissance par les perspectives qu’elles induisent avec probablement une dimension addictive. 

Si je me réfère à ma manière d’appréhender l’homme en ses trois dimensions, je suis tenté de dire que les substances chimiques produites à l’effort interviennent en prenant en charge la douleur musculaire et pulmonaire pour la transformer en plaisir (c’est le biologique). Elles apportent des sujets de préoccupation pertinents ou des éclairages nouveaux sur des sujets existants que l’on pourrait qualifier d’heureux (c’est l’affectif, le social). 

De là à faire un lien avec le sens, avec la conscience, le pas est aisé. 

Il m’est arrivé pendant des années de pratiquer la discipline en petit groupe. Il reste bien des observations à faire sur l’existence probable de « crosstalk » entre les cerveaux des participants. Il m’est arrivé de penser que faire un comité de direction en courant augmenterait les performances des entreprises. En est-il de même lorsque les ministres courent avec leur président ? J’en doute pour des raisons que j’aurai plaisir à développer ultérieurement. Lien vers imagination, écrire sur le footing politique. 

Ce que je sais, c’est que sans préparation spéciale, discourir en courant sur un sujet comme on le ferait dans une conférence est d’une très grande facilité. Un orateur qui parlerait en courant n’aurait sans doute pas le trac. Si j’étais acteur de théâtre, je ferais installer un vélo d’appartement dans ma loge et je ferais un peu de « cardio » avant de jouer. 

Ce que j’exprime ici est relatif à une sorte d’absence de contrôle du produit de la pensée.

Mais revenons au biologique, avec l’âge, dès que j’ai eu 60 ans, j’ai expérimenté le fait que le cerveau sélectionne les tâches à la réalisation desquelles il est destiné, en renonçant à certaines, s’il ne dispose plus de l’énergie suffisante. Entre le pilotage réflexe de la course qui fait éviter les pierres, les glissades, toutes les anomalies de surface et de passage et le contrôle des sphincters, il sacrifie ces derniers. Une forme d’énurésie est alors associée à l’effort intense et long à partir d’un certain niveau de fatigue. 

Une difficulté se présente maintenant à 78 ans. Les belles idées se présentent de la même manière, mais elles sont fugaces. Il faut les mémoriser avant qu’elles ne nécessitent un effort de mémoire important. Depuis début 2024, je m’enregistre pendant la course.