Les pertes de contrôle émotionnels

D’un point de vie sensible, mes émotions donnent toujours lieu au déclenchement rapide, dans l’urgence de gestes. Il n’y a pas de réponse plus rapide que les pleurs. Il m’est arrivé, qu’ils anticipent l’apparition de la cause et qu’ils bénéficient d’un rebond après la fin de celle-ci. Ce fut le cas à l’occasion d’un concert dans le Gobi du centre, en Mongolie. 

Lorsque la chanteuse en bleu se présenta, l’immédiateté des pleurs qui me saisirent atteste que j’étais dans l’attente de ce qu’elle allait m’apporter. 

Les chants diphoniques résultent d’une éducation de la glotte aboutissant à la production simultanée de deux sons. Cette pratique est celle des chamans qui s’adresse à la sensibilité de ceux qui les entendent à la mesure de leur destination première : les esprits. 

Nous fûmes 3 parmi les 50 personnes qui assistaient à ce concert en plein Gobi à être pris de la même merveilleuse détresse. En partageant oralement l’expérience quelques dizaines de minutes après l’événement, un rebond se trouble nous retrouva désemparé et heureux.  

J’avais tenté de restituer cette scène dans ces quelques strophes. 

La femme en bleu s’avance par devant la musique. 

Sur fond de steppes immenses, mères pelées de la clique, 

L’oeil est un instant tendu vers la beauté mongole 

Qu’un simple malentendu fonderait en idole. 

 

La mélodie l’entoure en prélude aux honneurs, 

Que les hommes de cour doivent à leur protecteur. 

C’est par l’intermédiaire de deux chevaux mythiques 

Que le khan est loué en chants longs diphoniques. 

 

Soudain éclate une voix qui étend son emprise, 

Provoquant désarrois et perte de maîtrise. 

Qualias paradoxaux, signes de l’émergence 

Par sons paranormaux de l’homme la transcendance. 

 

Le visage est figé et seul son instrument 

Tout à sa vocation provoque nos tourments. 

Les larmes se bousculent et aux âmes fébriles 

Même les plus sceptiques disent : aimer est facile. 

 

Quand l’artiste s’abandonne à sa sincérité, 

Les autres lui redonnent de son humanité, 

Dans une forme d’échange ou et toute liberté, 

Ils produisent ensemble plus qu’ils n’ont consommé. 

Pourquoi ne pas partager ici l’expérience de Christian Bobin en présence du jeu du pianiste russe Grigory Sokolov. 

« Je m’assieds près du foyer. J’écoute. Ses mains de givre - l’homme semble froid – et de flamme – l’homme est volcan – tâtonnant dans le noir là où nous restons encore vivants, enfants encapuchonnés de confiance. Le peu qui reste pendant que nous nous pavanons dans les affaires du jour. Et il travaille. En nous, malgré nous. Il brasse, il broie, il jette. Nous sentons. C’est assez : comprendre riderait l’eau limpide. 

Comprendre quoi ? Nous étions morts, nous voilà vifs. Et c’est l’un des nôtres qui accompagne cette sorcellerie. »

« … retrouver la vie grâce à cette attention à quoi ? Ni à la musique, ni au compositeur, ni même vraiment au pianiste, à ses mains peut-être, à ce qui se dresse au frôlement de ses doigts, avant même le contact des touches : un minuscule cheval d’air et de feu, hippocampe des siècles ». Dans « Le Murmure » Gallimard 2024.