L’extase du créateur
J’ai écrit cette phrase dans les années 80.
Quand je la redécouvre, je me dis qu’elle et ce dont elle parle sont autoréférents car je vis ce dont elle parle chaque fois que je la lis comme auteur. Avant de dire comment elle me rattrape aussi en peinture, voici deux témoignages de tiers qui l’illustre.
Christian Bobin d’abord, lorsque dans « Murmure », Gallimard 2024, il décrit la magie du geste du pianiste Grigory Sokolov engagé dans la mise en lumière d’une sonate de Chopin. « Je m’assieds près du foyer. J’écoute. Ses mains de givre - l’homme semble froid – et de flamme – l’homme est volcan – tâtonnant dans le noir là où nous restons encore vivants, enfants encapuchonnés de confiance. Le peu qui reste pendant que nous nous pavanons dans les affaires du jour. Et il travaille. En nous, malgré nous. Il brasse, il broie, il jette. Nous sentons. C’est assez : comprendre riderait l’eau limpide. Comprendre quoi ? Nous étions morts, nous voilà vifs. Et c’est l’un des nôtres qui accompagne cette sorcellerie. » « … retrouver la vie grâce à cette attention à quoi ? Ni à la musique, ni au compositeur, ni même vraiment au pianiste, à ses mains peut-être, à ce qui se dresse au frôlement de ses doigts, avant même le contact des touches : un minuscule cheval d’air et de feu, hippocampe des siècles. »
Bartabas ensuite, lorsqu’il fait part de son expérience personnelle de dresseur au moment où le cheval et lui se retrouvent à égalité comme organismes vivants porteurs de ce dont la Vie leur permet de témoigner. Voici ce qu’il a exprimé dans une émission de France Culture le 9 février 2024.
« Dresser un cheval c’est savoir à quel moment lui demander et à quel moment le remercier. Le graal se produit lorsque l’anticipation de la réponse à ce que vous alliez lui demander vous permet de le remercier avant qu’il n’ait encore agit. »
Elle fait aussi référence à une expérience plus universelle, celle du moment où avec la personne aimée le « pourquoi tu m’aimes devient incongru ». Ce moment est celui de la prééminence du Souffle sur le Verbe.
Cette méditation sur un écrit ancien me donne aussi l’occasion de l’enrichir et en le faisant enrichir, ce qui l’enrichi. Le cliquet est un bel outil de la pensée.
Entre temps, j’ai fait un bout de chemin sur la potentialité d’une démarche lexicale analogue à celle pratiquée par les biologistes en génétique. On peut greffer des lettres sur des mots et ils prennent alors un sens nouveau. La greffe du h prélevé par ailleurs sur le mot éthique a donné une discipline nouvelle l’esthéthique. Tous les mots nouveaux bénéficiant de ce h, contiennent une partie des « gènes » du mot sur lequel il a été prélevé.
Dans la préface du livre de Jacques Cadet, peintre et de l’autrice Corinne Robet, j’avais écrit en 2016 :
« Je suis Abraham. »
« Je suis celui qui prend le risque de sortir de ses territoires intérieurs familiers.
Celui qui, comme Abram recevant le Hé, dans l’espérance, ne construit plus de murs pour se protéger de lui-même. »
La dimension esthéthique de la création trouve son aboutissement dans le sacré, lorsque chacun des paramètres matériels, émotionnels et de sens fonctionnent en système, au point qu’il n’y a plus de distance entre le résultat de l’action et la vision impensée de son occurrence.
Parlons alors pour terminer de mon expérience personnelle de la peinture, puis de médias plus récents. Pendant quelques années (1979-1993), parallèlement à la conversion de mon énergie créatrice en objets à contenu technologiques et économiques, j’ai énormément peint. J’ai expérimenté ces moments de lâcher prise, hors du temps où la main prend la parole et récite des textes qui n’ont jamais été écrits. J’ai ensuite expérimenté ces moments où en voyant le résultat, le mot est juste, la vision impensée de son occurrence laisse là dans un état contemplatif que personne ne pourrait interrompre, légitimant d’être sacralisés comme le don le plus personnel de la Vie, après celui de la vie.
Aujourd’hui, mes modes d’expression ont changé, mais ils sont porteurs des mêmes productions biochimiques auxquelles j’attribue du sens car elles m’en donnent.
Dans un positionnement personnel, résolument, de simple contributeur à une œuvre collective de libération de nos conditionnements épigénétiques (je dis maintenant « épigénéthiques »), la distance temporelle entre l’œuvre à faire et son avènement, l’Homme, est telle que les cerveaux ne sont pas encore préparés à produire les mêmes « extases ». Il faut alors vivre de la perspective du sacré, fondatrice de volonté et d’espérance.
Pourtant, lorsqu’il m’est apparu que « Liberté-Égalité-Fraternité » pourrait être assimilé à une œuvre de l’esprit, le temps de contemplation fut une réalité, sous une autre forme, avec des rémanences à chaque nouvelle rencontre.
J’avais eu la même sensation en face du mot Jésus-Christ.
C’est le tiret qui sacralise. Il y a bien trois entités, Jésus, le Christ et l’Esprit qui nimbe l’homme et consacre l’Homme en sa trinité. L’Esprit est capable de beaucoup de chose, il permet par exemple de transformer un urinoir en œuvre d’Art.
Duchamp est le tiret entre l’urinoir et « Fontaine », n°345. Il est celui qui dit à tous que l’homme est plus que ce qu’il montre, il est plus que ce qu’il a compris qu’il est, il n’est pas allé au bout de sa sacralisation par le regard qu’il porte sur lui-même.
L’urinoir est la métaphore de l’Homme. Il est la métaphore du Christ.
Je regarde les hommes comme je me regarde. Je crois que l’esthéthique est à même de sanctuariser la Vie.
Devant la découverte du sens du tiret de Jésus-Christ, mon grand-père n’aurait pas dit « Euréka », mais « sacré nom de Dieu ! », ce qui me permettrait argumenter à nouveau sur la puissance du signe. Car, en écrivant « sacré-nom-de-Dieu », on obtient un mot qui fait perdre à l’expression son outrance en ne devenant qu’un simple cri de surprise.
Puissance du signe, puissance du tiret, puissance de l’Esprit, puissance de la Vie qui donne la vie et la mort.