L’école d’ingénieur

Du fait de la sélection, après le baccalauréat, après MPC et après le concours, je me retrouve avec 72 collègues dont certains ont des profils que je n’ai jamais rencontrés jusque-là. Nombre d’entre eux en ont plus « sous le capot » que moi et c’est une situation nouvelle. J’ai un an d’avance, l’un d’entre eux a deux ans d’avance.  

Cela complète l’apprentissage de la modestie en soumettant l’intelligence à l’obligation de se jauger. 

Elle l’est encore plus lorsque les anciens se chargent de notre éducation dans un rituel de passage pour quitter le statut de fims, une sorte de chrysalide dont la métamorphose dépend de la bonne fin du bizutage. Être Fims pendant une à deux semaines cela marque son homme. Je range donc les vénérables, les troisièmes années, dans la classe des éducateurs.  

Le « Fims » est  : “la dix-millionième partie, du quart du poids, d’un poil, du téton gauche ou droit, d’une puce, mâle ou femelle, juchée à 45° baumé, sur la queue d’un caniche à poil ras, qui n’a pas mangé depuis 15 jours et qui s’apprête à excrémenter “. 

Le fait que je puisse réciter sans coup férir cette définition 63 ans après l’avoir apprise en dit long sur le poids des méthodes de lavage de cerveau. Nous étions soumis à des questionnaires faciles auxquels il était impossible de ne pas répondre correctement. Pourtant, un vénérable affirmait que c’était faux. Il demandait alors la réponse à un autre vénérable. Ce dernier donnait une réponse fausse et le meneur de jeu disait qu’elle était juste. Il s’en suivait un gage pour le fims ignorant.  

Insupportable… Supporté ! 

Chez les enseignants, deux figures émergent pour mon expérience personnelle. Un Dominicain, le père Émorine nous enseignait la sociologie. Il avait été aumônier des artistes à Paris. Il ne tarissait pas d’éloge sur Arletty. Il avait en charge le cinéclub et nous faisait partager sa culture. Il a aussi produit quelques cours de morphopsychologie. Ce qu’il faisait dire à la longueur de l’intestin, au leptosome et à la « taroupe » était étonnant.  

Tout à la fois virtuose de l’orgue et du non-conformisme, à vêpres, pour l’envoi, il pouvait commencer par la Tocata et enchaîner par un « palimpseste » de « tient voilà du boudin »  tout à fait identifiable malgré son frelatage. 

Celle aussi d’un enseignant dont je ne me rappelle pas le nom. Il supervisait notre projet de fin d’études. Cet exercice fut pour moi tellement fondateur que tout ce qui gravitait autour s’est effacé. 

Il s’agissait de mettre au point un procédé de trempe superficielle de barres d’acier de manière à obtenir une couche de surface extrêmement dure sur une pièce qui devait conserver à cœur ses propriétés élastiques. Tout ce par quoi il fallait passer me passionnait. Concevoir un chalumeau qui crache le feu et juste à côté crache de l’eau dopée par un adjuvant qui libère du carbone pendant le refroidissement. Obtenir des modes de fonctionnement permettant de jouer sur la combinatoire du débit du liquide, de la vitesse de défilement et de la distance de la flamme à la pièce. Analyser les résultats par découpe, polissage, usage d’un révélateur pour mesurer la taille des grains et visualiser leurs joints observés au microscope. Identifier la filiation de la dureté de la surface vers le cœur par des mesures avec un micro-duromètre. Science, technologie, innovation, des mots-clés pour mon accomplissement personnel caractérisaient le projet conduit en binôme avec Jean Liatard dit « petit prince » aujourd’hui malheureusement décédé.  

Pourquoi ne pas aussi évoquer le frère Aristide ce professeur de mathématique, officiant en soutane et (tables de la loi). Un côté de son visage avait été horriblement déformé pas un accident dont je ne connais pas l’origine. Si la classe était trop bruyante à son goût, il dictait le cours dos à l’assemblée. Il écrivait d’une main, à la craie sur le tableau noir et il l’effaçait de l’autre. Exercice de mathématique pour le lecteur : « de combien de temps dispose un étudiant pour prendre note du cours de math de frère Aristide entre le moment où un mot est écrit et le moment où il est effacé ? »  

Les études d’ingénieur comportent aussi l’apprentissage de la résistance au stress et au travail prolongé en équipe. Le projet béton servait de crash test. La conception d’un bâtiment de supermarché en béton armé qui nous était demandée ne pouvait être considérée comme finalisée que lorsque la somme des forces appliquées au point de fermeture du diagramme de Cremona était nulle. À défaut, le bâtiment s’enfonçait dans le sol ou il se renversait. Avec Jean-Liatard et Jean-Paul Favre, nous avons enchaîné 78 heures de travail, sans discontinuer, pour pouvoir remettre notre dossier à l’échéance. Elle était fixée au jour de départ en vacances de Pâques. Jean a dormi deux jours sans discontinuer avant de les commencer. Je n’ai jamais eu envie de m’intéresser au béton par la suite.  

Avec “Petit Prince”, entrain de jouer avec notre machine d’essais.

Monsieur Buisset professeur de physique.

En dernière année après l’obtention de diplôme, il me confia que : “je n’avais pas les capacités pour faire une carrière dans la recherche.”