Sculpture

J’ai décroché mon diplôme d’ingénieur ECAM en juin 1968. Je me suis marié à Suzette en décembre et j’ai fait mes premières incursions dans la réalisation de pièces tridimensionnelles en 1969 avec, entre autres, ce bas-relief intitulé « l’important c’est la rose ». Il fut exposé à la maison de la Culture de Grenoble la même année. De retour du Service National Actif comme coopérant, en Tunisie, en 1971, une tante de Suzette m’offrit une pierre d’encadrement de fenêtre issue d’une ruine située aux marches du Revermont. Ce fut l’occasion pour mon grand-père de me forger quelques outils de taille de pierre. Habité à ce moment-là par l’anthropomorphisme de figures graphiques de Daniel Pochon, je pris le temps de sculpter cette forme évocatrice de la maternité, assis à l’ombre sous un tilleul et sans autre outil que mes burins. À la même époque, une planche à découper tirée d’un grenier joua le rôle de feuille blanche. Le bois dont elle était faite, d’une grande finesse de texture, avait été un objet utilitaire par défaut. Le soin que par nature l’arbre avait mis à grandir méritait une reconversion. Toujours sous le tilleul, la planche sur les genoux et quelques gouges à portée de main, j’ai sculpté une tête de Christ dans le creux provoqué par les années de soumission aux instruments de découpe de la viande. C’était à l’époque un luxe alors que cela devient aujourd’hui un sujet de mauvaise conscience.  À la suite d’un travail collaboratif qui n’est pas repris ici, je mis au point un mode d’écriture dans l’acier alimenté par ma culture d’ingénieur et mes racines familiales. 

La sculpture, une simple distraction :  Sœur sainte Blandine nous faisait découper des dessins de poissons, d’oiseaux par la pénétration d’une aiguille tout le long du trait de manière jointive et sans faire « d’escaliers ».  Ma grand-mère me mettait des crayons de couleur ou un stylo-bille dans les mains avec des supports papier improbables (lien vers les dessins de jeunesse) pour que je me distraie. Mon grand-père de son côté m’avait très tôt fait prendre en main le petit rivoir. Je plantais des clous à ferrer entre la bordure du trottoir en pierres taillées et du trottoir en ciment. Ils devaient être jointifs et bien alignés. Le premier enjeu était déjà d’apprendre à ne pas se taper sur les ongles. Une cicatrice encore présente sur l’index de ma main gauche atteste que je suis droitier. C'est ainsi que ma main a été rendue docile aux injonctions de mon cerveau. 

J’ai vu mon grand-père et mon père toiser le fer tendu dans le prolongement du bras avant de le frapper en maître de sa rectitude.  

Mon œil a su très tôt rendre grâce à mon cerveau de la beauté d’une verticale, d’une spirale, d’un cercle, en dépit de la propension naturelle du métal ne pas donner plus que ce que la main et l’œil sont capables d’exiger. À un peu plus de 20 ans, ingénieur, marié, père de famille, prendre le burin ou la gouge pour tirer de la pierre où du bois un objet qui me satisfasse sur le plan esthétique et recueille un intérêt de mes proches constituait sans doute une simple distraction dans laquelle l’œil, la main et les sentiments faisaient la découverte de ce qu’ils étaient capables de réaliser ensemble.